et le régiment de Picardie, commandés par MM. de Cadagne et de Yivonne, débarquèrentles premiers. Les Kabyles, accourus en grandnombre, se baltirent fort bien, et firent éprouver aux assaillants une perte de près de quatre cents hommes. A trois heures, la ville, foudroyéepar l’artilleriede la flotte, fut complètement évacuée. Les troupes y enlrèrenl aussitôt el arborèrent la croix et le drapeau français sur le minaret de la mosquée. On ne trouva dans la ville que dix canons en fer, « et des maisons si laides, si épouvantables, qu’on pouvait à peine croire qu’elles eussent été habitées par des hommes. »
L’armée française prit position dans la petite plaine qui règne entre la ville et les collines, d’où se détache la langue de lerre à l’extrémité de laquelle Djidjeli est bâti. Les soldats se retranchèrent à peu près comme ils l’entendirent; et, à ce sujet, on a reproché à de Clairville de n’avoir donné aucune direction d’ensemble à leurs travaux.
Le 24, quelques Kabyles portant un pavillon blanc s’approchèrent du camp français ; conduits devant le duc de Beaufort, ils lui demandèrent ce qu’il prétendait faire dans leur pays. Le Duc répondit que les Français n’en voulaient qu’aux Turcs ; qu’en occupant Djidjeli, leur intention était d’avoir un poste d’où ils pussent surveiller et combattre les corsaires, et que, quant à eux, Kabyles, rien ne s’opposait à ce qu’ils vécussent en paix avec la France.
Les Kabyles parurent satisfaits de cette réponse, et s’éloignèrent en disant qu’ils allaient la communiquera leurs Cheicks. Le duc de Beaufort, trop prompt à se flatter du succès, croyait déjà qu’il n’y avait plus qu’à s’entendre sur les conditions de la paix, mais, le même jour, les avant-postes furent attaqués par surprise. Les Indigènes se jetèrent avec fureur sur les soldats qui bivaquaient paisiblement, et massacrèrent plusieurs d’entre eux avant que les officiers aient pu rallier leurs troupes.
Cette surprise rendit le Commandement un peu plus prudent, et des retranchements furent établis sur tout le pourtour du camp. On éleva un fortin à l’ouest, sur les hauteurs où est aujourd’hui le fort Saint-Ferdinand. Le 25, quelques Kabyles revinrent, portant encore un pavillon blanc.
Ils s’excusèrent des hostilités de la veille, en les attribuant à une tribu dissidente. Ils s’informèrent du sort de leurs camarades restés prisonniers entre les mains des Français, et semblèrent craindre qu’ils n’eussent été dévorés. On, les rassura facilement à ce sujet, et ils protestèrent de nouveau de leur désir de conserver la paix. Cependant un des Kabyles montra plus de franchise : o Je m’étonne, dit-il aux officiers français, que des hommes riches, bien nourris, bien vêtus, veniez dans un pays où il n’y a rien de bon, où vous n’avez rien à gagner. A moitié nus, à peine avons nous de quoi manger, mais nous sommes tous gens de guerre, et soyez convaincus que vous n’obtiendrez jamais la paix ! Partez donc, et cherchez un autre pays où vous puissiez faire une guerre plus avantageuse. »
Le duc de Beaufort et les autres chefs de l’armée n’attendirent pas longtemps avant de reconnaître que cet indigène ne les avait pas trompés en leur annonçant une guerre acharnée. Dès le jour suivant, les attaques recommencèrent, el pendant un mois, ce ne fut qu’une alternative continuelle d’hostilités et de protestations pacifiques. Les soldais ne pouvaient pas sortir de leurs retranchements sans s’exposer à une mort presque certaine ; de petites troupes de Kabyles cachées dans les montagnes voisines surveillaient le camp nuit et jour. Mais durant les suspensions d’armes, qui étaient fréquentes, les indigènes descendaient en foule dans la plaine pour se livrer à des échanges avec les soldats.
Plusieurs vinrent même dans le camp, avec la plus extrême confiance, consulter les chirurgiens français pour leurs blessés (1). Il est certain que les Kabyles étaient fort indécis entre les Français et les Turcs. Ils n’aimaient, il est vrai, ni les uns ni les autres, mais ils n’éprouvaient que de la
| (1) PELISSON (Histoire de Louis XIV) raconte à ce sujet « qu’ils avaient un renégat pour unique chirurgien, à qui, par une politique bizarre, à chaque blessé, de conséquence qui mourait entre ses mains, ils donnaient un certain nombre de coups de bâton pour le châtier plus ou moins, selon l’importance du mort, puis autant de pièces de huit réals pour le consoler et pour l’exhorter à mieux faire à l’avenir. » |
répugnance pour les chrétiens, tandis qu’ils nourrissaient une haine profonde pour les janissaires d’Alger. Malheureusement le duc de Beaufort ne sut pas fixer en sa faveur les irrésolutions des tribus. Au lieu d’essayer de gagner par des présents les principaux chefs, il se contenta de vagues paroles, dont les indigènes étaient eux-mêmes Irès-prodigues, et qui, pour eux, n’avaient aucune valeur. Une autre circonstance, la profanation des tombeaux d’un cimetière musulman, dont les matériaux avaient été employés à la construction d’un fortin, acheva de compromettre le succès des négociations.
Pendant ce temps, une colonne sortie d’Alger à la première nouvelle du débarquement des Français, s’approchait de Djidjeli. Les Turcs avaient fait demander aux tribus kabyles le libre passage sur leur territoire pour venir combattre les Infidèles.
Celles-ci, jalouses de leur indépendance, ne voulaient pas y consentir; mais un marabout très-influent, nommé Si Hammoud, gagné par les Turcs, parvint à persuader ses compatriotes, au nom des intérêts de la religion. Entraînés par l’éloquence du saint homme, les chefs kabyles décidèrent qu’on accorderait aux Turcs le passage qu’ils avaient demandé, et qu’on se joindrait à eux pour attaquer le camp français.
Le Duc de Beaufort et le Comte de Gadagne ne savaient rien de cette négociation, mais ils n’ignoraient pas qu’un corps nombreux de janissaires était sorti d’Alger. Il n’y avait donc pas un moment à perdre pour presser les travaux de défense, trop négligés depuis, deux mois, afin de mettre les troupes en mesure de résister à l’orage qui allait fondre sur elles.
Malheureusement, la mésintelligence la plus grande régnait parmi les chefs de l’armée française. Le Duc de Beaufort n’aimait pas le compte de Cadagne. Naturellement soupçonneux, jaloux de son autorité et incapable de recevoir un conseil, le Commandant en chef de l’expédition s’était imaginé qu’on avait établi auprès de lui un contrôleur importun de ses actions en lui donnant Cadagne.
Quelques personnes de qualité, qui avaient suivi le Duc et composaient son conseil secret, aspirant à posséder toute sa confiance, excitaient continuellement sa jalousie, au lieu de s’appliquer à la faire cesser. Le Comte de Gadagne, de son côté, manquait de cette souplesse d’esprit nécessaire pour gouverner ceux à qui l’on doit obéir. Il s’acquittait de ses devoirs avec sagesse et fermeté, aucun reproche ne pouvait lui être fait; mais, rebuté par les contradictions éternelles qu’il rencontrait, il s’était peu à peu éloigné du duc de Beaufort et des autres chefs de l’armée.
Le 5 octobre les Turcs, qui venaient d’arriver devant la place, dirigèrent une attaque vigoureuse contre le fort de l’Ouest. Le capitaine Cadillan, du régiment de Normandie, commandait ce poste. Il repoussa une première fois les jmsaires, mais ceux-ci revinrent’! à l’assaut « avec une obstination capable de tout, si l’art el la discipline l’eussent secondée. » Cadillan fut tué sur la brèche, après des prodiges de valeur. Leroux, son lieutenant, qui prit le commandement, allait être débordé par les assaillants, quand le comte de Cadagne et le duc de Beaufort en [personne accoururent à son secours et repoussèrent définitivement l’ennemi.
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(1) Relation du combat, donné le 5 octobre, entre les Français el les Turcs et les Maures Gigères.—Manuscrit de la Bibl. nationale
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Soupçonnant la mésintelligence qui régnait dans le camp de Djidjeli, le roi enjoignit au Due de Beaufort de remettre le commandementen chef au Comte de Gadagne, et de reprendre lui-même la mer pour donner la chasse aux corsaires. Le major Castellan avait, en outre, ordre précis de Louis XIV d’adresser directement à S. M. un rapport sur la situation exacte des choses.
Aussitôt les renforts débarqués, le Duc de Beaufort proposa une attaque générale du camp des Turcs, qui venaient de recevoir de la grosse artillerie. Ce parti était le meilleur qu’on pût prendre; car, dans l’état d’imperfection des lignes françaises, on devait s’attendre à ce qu’elles seraient forcées par le canon de siège. On devait donc, à tout prix, empêcher les Turcs d’établir leurs batteries. Mais Cadagne, alors Commandant en chef, opposa les instructions du gouvernement, qui prescrivaient de ne point sortir des lignes. Les autres officiers généraux partageaient son avis, car ils ignoraient tous l’arrivée de l’artillerie turque.
De Beaufort était le seul qui en fût instruit, mais il n’avait pas cru devoir en parler au Conseil (1). Il est présumable que le comte de Cadagne se serait rangé de son avis, s’il avait connu la vérité. Quoi qu’il en soit, le Duc de Beaufort, après avoir rejeté sur le nouveau commandant en chef la responsabilité de ce qui pourrait arriver, mit à la voile le 27, au grand regret des troupes, dont il avait la confiance et les sympathies, bien que ses qualités fussent, en général, plus brillantes que solides. Au lieu de faire une diversion contre Alger, comme il en avait l’ordre, il s’en alla croiser dans le golfe de Tunis.
Le 29 (2), au point du jour, les Turcs ouvrirent le feu sur les postes extérieurs. Le fort de l’ouest, battu en brèche avec des pièces de 48 et de 36, résista à.peine trois heures. On essaya inutilement d’opposer à cette formidable artillerie une batterie de quatre canons ; en un instant elle fut démontée. Une seconde redoute, qui couvrait le camp, fut abattue aussi en moins de deux heures. Les boulets des Turcs arrivèrent enfin jusque dans le camp lui-même.
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(l)-Le duc de Beaufort ayait été prévenu de l’arrivée de l’artillerie de siège turque, par un de ses interprètes nommé Durand, qui avait des intelligences dans le camp algérien.
(2) Nous suivons ici, pour les dates, lé rapport du major Castellan.
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La position de l’armée devint alors très-critique. Les soldats étaient complètement démoralisés. On leur avait toujours dit que les Indigènes, n’ayant pas de gros canons, ne pourraient jamais forcer les lignes françaises. C’était le chevalier de Clairville qui, répétant à tout le monde que « les seules lavandières de l’armée suffisaient pour défendre les deux redoutes », s’était efforcé de faire partager aux troupes sa folle confiance.
Maintenant que les retranchements extérieurs étaient détruits, il était le premier à s’effrayer et ne faisait rien pour relever le courage chancelant des soldats; ceux-ci avaient, du reste, de justes raisons de se plaindre. Ils manquaient des choses les plus essentielles ; sans vêtements el sans souliers, ils n’avaient même pas de bois pour faire cuire les viandes salées qu’on leur distribuait.
Le dernier convoi avait apporté quelques approvisionnements, mais ils étaient avariés en grande partie. Une prompte retraite devenait nécessaire si l’on voulait éviter une plus grande catastrophe.
Les soldats ne parlaient de rien moins que de se rendre aux Turcs.
La Guillotière et les colonels se réunirent et déclarèrent au comte de Cadagne que la retraite était indispensable, qu’ils ne répondaient plus de leurs hommes, et qu’il fallait profiter, pour se rembarquer, de l’escadre de Martel et des derniers beaux jours. Cadagne voulut d’abord se démettre du commandement, plutôt que de donner un ordre tel que celui qu’on demandait, mais, enfin, voyant que la retraite ne s’effectuerait pas moins et craignant quelque épouvantable catastrophe, il se résigna à diriger lui-même l’embarquement.
Le 31 octobre au matin, l’évacuation du camp commença. Pendant qu’une partie des troupes continuait d’occuper les retranchements, l’autre transportait sur les navires les malades et les blessés, qui étaient au nombre de 1,200.
Tous les différents corps reçurent ensuite l’ordre de se replier vers le rivage. A mesure qu’ils arrivaient, on les embarquait précipitamment ; mais les dernières troupes, vivement pressées par les janissaires et les bandes.kabyl.es, se débandèrenttout à coup, el la retraite qui, jusque-là, s’était effectuée en assez bon ordre, devint, selon le rapport du comte de Cadagne, aussi honteuse qu’une fuite. On fut obligé, d’abandonner toute l’artillerie.
Une trentaine de soldats, chez qui l’ivrognerie fut plus forte que l’amour de la vie, furent massacrés par les bandes ennemies sur quelques tonneaux de vin abandonnés. A cette ignoble mort, hâtons-nous d’opposer le glorieux trépas d’un jeune officier aux gardes, nommé Saint-Germain’. Il commandait une embarcation où se trouvaient des blessés, mais cette embarcation était tellement chargée qu’on éprouvait une grande peine à la pousser au large. Les ennemis accouraient et tout semblait perdu.
Sautant à terre sans hésiter un seul instant, Saint-Germain se jeta au-devant des assaillants el se fit tuer pour sauver les blessés confiés à sa garde. Trois soldats, qui l’avaient suivi, entraînés par le noble exemple du devoir militaire, périrent, comme lui, victimes de leur généreux dévouement. Le comte de Cadagne ne s’embarqua aussi qu’un des derniers, donnant sans cesse ses ordres avec beaucoup de sang-froid et de fermeté.
Voyant une vingtaine de soldats, poursuivis par les janissaires, se jeter à. la nage, il ordonna de ramener sa chaloupe sous le feu terrible des Turcs, et parvint à recueillir quatorze de ces malheureux. Trente pièces de canon de fonte, quinze de fer et plus de cinquante mortiers furent abandonnés sur le rivage (1).
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Le Ier novembre, le corps expéditionnaire s’éloigna de la côte d’Afrique; il n’y avait séjourné que trois mois, et en ce temps si court il avait perdu plus de 2,000 hommes (1).
Le malheur, qui semblait s’êtreattaché aux Français, les suivit jusque sur les côtes de Provence. La peste, qui était alors à Toulon, empêchait d’y débarquer les troupes ; l’escadre reçut «l’ordre de les porter aux îles d’Hyères. Un des plus grands vaisseaux, la Lune, périt corps et biens <en vue de ces îles. Douze cents hommes du régiment de Picardie, quantité de volontaires et plusieurs des meilleurs officiers du corps expéditionnaire furent noyés (2).
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Malgré cet échec, l’entreprise sur Djidgeli jeta un grand éclal. « C’est un échantillon, dit un écrit du temps, de ce que les infidèles ont à craindre et les chréliens à espérer. » « Elle excita, dit le chevalier d’Arvieux (1), des murmures infinis dans l’empire ottoman, dans la Syrie et dans l’Egypte Les Turcs el les Maures crièrent à la vengeance ; ils disaient hautement qu’il fallait exterminer tous les Francs qui étaient dans l’empire »
Louis XIV répondit à celle émotion du monde musulman et à ses menaces par les succès maritimes de ses lieutenants. Le 24 juin 1665, le duc de Beaufort poursuivit et attaqua dans les eaux de la Goulette ujij^escadj’e algérienne, à laquelle il brûla et coula t£pjs vaisseaux. Le 24 août suivant, il obtint un avantage semblable en face de Chercbell (2). Au commencement de 1666, les Algériens manifestèrent le désir d’entrer en arrangement.
Louis XIV, qui ne demandait pas mieux dans l’intérêt du commerce, envoya à Alger M. Trubert, commissaire général des armées navales, qui signa, le 17 mai, un traité de paix avec la Régence. 11 y fut stipulé que les corsaires d’Alger seraient munis d’un certificat du Consul de France, afin qu’en cas de rencontre à la mer, ils ne fussent pas confondus avec ceux des autres Etats barbaresques;,que, de leur côlé, les navires français auraient un laisser-passer du grand-amiral de France; que la visile des bâtiments à la mer ne se ferait qu’au moyen d’un bateau ; que les navires français el tout ce qu’ils porteraient, auraient droit de franchise, — point essentiel qui venait d’être refusé aux autres nations, et qui, dans bien des occasions, fur. un sujet de contestations entre les Puissances Chrétiennes el la Régence d’Alger. Ce traité consacrai t encore la prééminence du consul de France sur tous les autres agents européens(3).
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(1) Mémoires du chevalier D’ARVIEUX, t. III. p.
(2) JAL. Dictionnaire critique, p. 144 et 348. Lettres et Correspondances de Colbert, i. cxxxu.
(3) SANDER-RANG.Précis. 425. Lettres et correspondances de Colbert. II. 434
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Malheureusement, tous les traités avec les Barbaresques n’offraient que de très-faibles garanties. Les corsaires y avaient recours seulement pour se donner le temps de réparer leurs pertes, et ne manquaient jamais de recommencer leurs courses dès qu’ilsle pouvaient. Ainsi, dès 1669, c’est-à-dire moins de trois ans après le traité signé par M. le commissaire général Trubert, les déprédations des pirates algériens recommençaient, et Louis XIV était dans la nécessité, pour proléger le commerce français, de mettre en mer deux fortes escadres, commandées par le comte d’Estrées et le marquis de Martel (1).
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(1) Lettres et correspondances de Colbert. n. 466, 505-503. Correspondance administrative sous Louis XIV. m. 488, 553.—TR.ONDE. Batailles navales dé France, i. 116.
Ernest WATBLED
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Source : Revue Africaine, 1873, P.215
